Les échos du SilenceMagni nominis umbra
Murbach, le vallon des princes · Le récit documentaire

L'abbaye et sa ville

Toute cette histoire a un second personnage, et il a grandi en bas, à l'entrée du vallon. Guebwiller est née sur les terres des moines, de leur marché, de leur vigne, de leurs corvées — fille de l'abbaye, et fille battue. En 1285, l'abbé la met au pas ; trois ans plus tard, il en chasse la noblesse, privant la ville de quiconque saurait porter une épée pour elle. Un siècle et demi durant, la fille plie : elle perd sa justice, paie les remparts qui l'enferment autant qu'ils la protègent, et quand elle repousse seule les Armagnacs — une nuit de Saint-Valentin, une femme donnant l'alarme —, c'est l'abbé qui recueille les fruits de son courage. Elle se soulève une fois, sous Barthélémy d'Andlau ; la troupe abbatiale entre dans ses murs, et tout est dit.

Alors la ville se venge comme se vengent les désarmés : par le récit. Barthélémy meurt dans son château, et c'est un chroniqueur de Guebwiller qui tient la plume — un chat noir étrangleur, un cercueil trop lourd tiré par quatre chevaux et vide à l'arrivée. La fille ne peut pas tuer le père ; elle peut faire de lui un damné qui marche, et huit générations se repasseront le conte à la veillée. Aucun document d'archives n'a jamais fait autant de tort à l'abbaye que cette histoire de chat.

Le père, pendant ce temps, vieillit mal. Les malheurs du siècle passent — routiers, incendie général, guerre des Paysans que le vallon traverse indemne pendant que les moines s'abritent à Lure —, et chaque épreuve laisse la maison plus riche en titres et plus pauvre en moines. On s'unit à Lure, on frappe monnaie, on aligne les quartiers de noblesse exigés des novices comme d'autres alignent les créances. Une visite canonique du début du XVIIe siècle trouve une sacristie négligée, des livres déchirés, plus de vie commune du tout ; dix ans plus tard, une commission où siège le nonce fait tondre en pénitence, dans son propre château de Guebwiller, un moine rebelle, Jean-Walter de Greidt — et Strasbourg conserve la barbe dans ses archives municipales, relique dérisoire d'une maison qui n'en produisait plus d'autres. La guerre de Trente Ans achève le corps : pillages, trésor perdu jusque dans son refuge, et à la paix, plus une voix au chœur — cependant qu'en bas, la ville aussi compte ses morts, réduite à une poignée de foyers.

C'est alors que se joue le renversement que personne, en 1285, n'aurait osé prophétiser. La France absorbe la principauté ; les abbés deviennent des courtisans ; et les moines, un à un, descendent habiter chez la fille. Le château qu'ils s'y bâtissent est plus doux que le vallon « malsain » — et sans nef, plaident-ils, sans église où chanter l'office, ce qui est vrai, puisqu'ils l'ont ouverte au ciel eux-mêmes — ; quand Rome régularise le déménagement, en 1759, l'abbaye tout entière emménage chez celle qu'elle avait matée — jusqu'à démonter ses propres pierres pour bâtir, au cœur de la ville, l'église neuve de son chapitre.

La fille, elle, attendra encore une génération. En juillet 1789, des paysans descendent de la haute vallée en armes ; les bourgeois de Guebwiller leur ouvrent les portes, et le château des chanoines est pillé en deux jours. Cinq siècles de patience urbaine tiennent dans ce geste de portier — on n'assiège pas, on n'incendie pas : on ouvre, simplement, et l'on regarde. Le second jour, le château n'est pas encore vide que les chanoines ont déjà renoncé à leurs droits. La dernière pièce du récit revient ainsi à la ville.