Le codex
Ce n'était pas la première visite de chasseur. En 1417 déjà, Poggio Bracciolini — le plus grand dénicheur de manuscrits de la Renaissance, momentanément libéré de ses obligations auprès du pape — écumait les bibliothèques ecclésiastiques de la vallée rhénane. C'est à Murbach qu'il aurait retrouvé le manuscrit complet du De rerum natura de Lucrèce, copié puis expédié à son ami Niccolò Niccoli en Italie. Si cette lecture est juste, le poème qui allait irriguer toute la pensée moderne — Montaigne l'annotera, les Lumières s'en nourriront — a été rendu au monde depuis ce vallon des Vosges. L'original, lui, disparaîtra dans la tourmente.
La bibliothèque ne rendait pas que des Anciens. Le manuscrit 45, conservé aujourd'hui à Colmar, raconte les atrocités d'un prince de Valachie, Dracol Waida — Vlad l'Empaleur, que la postérité connaîtra sous le nom de Dracula. Le recueil murbachois, copié vers 1463 — du vivant même de l'Empaleur —, compte parmi les plus anciens témoins de sa légende noire, que l'imprimerie naissante répandra bientôt de Nuremberg à Strasbourg, où elle paraît en 1500. Le scriptorium d'une abbaye alsacienne consignait Dracula quatre siècles avant Bram Stoker.