Le grès rose et le prince d'Acre
Le titre couronne un siècle de pierre — de grès rose des Vosges, le même que la cathédrale de Strasbourg. Vers le milieu du siècle précédent — sous l'abbé Berthold Ier — s'est élevé le chef-d'œuvre de l'art roman en Alsace, cousin des cathédrales de Mayence, Worms et Spire, et peut-être l'aîné de Worms. La tradition veut que l'église ait été consacrée en 1216 par l'évêque Heinrich de Bâle. Le chevet plat s'orne de dix-sept colonnettes dont pas une ne ressemble à l'autre — chacune son chapiteau propre, une sur deux seulement dotée d'une base, et quatre d'entre elles ne sont qu'un relief simulé, malice de bâtisseur. Le chœur se voûte sur l'une des toutes premières croisées d'ogives d'Alsace. Et sur les murs court cette fantaisie sculptée — dragons enlacés, têtes joufflues, un chien et un âne musiciens, un lapin balançant un encensoir — et, au portail sud, la Porte des Lions, dont l'un des deux fauves tire la langue au visiteur depuis huit siècles. L'architecture est d'une rigueur impériale ; le décor a l'esprit d'un carnaval.
La puissance porte le visage qu'on vient de voir : Hugues de Rothenbourg, abbé de 1216 à 1236, désormais prince du Saint-Empire — et pour cinq siècles, l'homme qui règne sur le vallon le sera ; les humanistes rangeront plus tard Murbach parmi les quatre grandes abbayes princières, aux côtés de Fulda, Kempten et Wissembourg. De retour de Terre sainte, Hugues achève, sur son éperon au-dessus de Buhl, le château qui portera son nom — le Hugstein, le rocher de Hugues — pour protéger l'abbaye et surveiller l'entrée du vallon. Vers 1270, les moines érigent à leur fondateur Eberhard un gisant de pierre, à la manière dont saint Louis exalte au même moment ses ancêtres à Saint-Denis : un manifeste politique autant qu'un tombeau.
Mais la pierre se paie. Berthold de Steinbrunn, abbé de 1260 à 1285, ceint Guebwiller et Wattwiller de remparts, sème des châteaux sur les crêtes — la chronique lui prête cinq cents cavaliers à l'entrée d'un évêque de Strasbourg — et laisse à son successeur une maison couverte de dettes. Le successeur paie avec le plus lointain des domaines. Le 16 avril 1291, Berthold de Falkenstein cède à Rodolphe de Habsbourg — l'ancien avoué de l'abbaye, c'est-à-dire son protecteur — Lucerne et tout ce que Murbach tenait en Suisse centrale, pour deux mille marcs d'argent et la restitution de cinq villages alsaciens que le comte occupait sans droit : l'abbaye est payée, pour partie, avec son propre bien. Trois mois plus tard, Rodolphe meurt ; le mois suivant, trois cantons forestiers, inquiets précisément de l'appétit habsbourgeois, scellent le pacte que la Suisse moderne tiendra pour son acte de naissance. L'abbaye vient de vendre, sans le savoir, un morceau de la Suisse — et le reste se replie : des possessions qui s'égrenaient du Palatinat à la Suisse, il restera trois vallées, la Lauch, le vignoble de Wattwiller, la haute vallée de la Thur. En 1299, nul ne veut se faire élire abbé d'une maison si obérée ; en 1335, il ne reste que treize moines, qui abandonnent officiellement la vie commune et réservent désormais l'entrée aux fils de la noblesse.