Le vivier des pèlerins
Le siècle suivant transforme le vallon perdu en l'un des foyers de l'Occident. Les rois francs confirment l'immunité et la libre élection de l'abbé, y ajoutent la franchise des douanes, des droits de justice. Charlemagne lui-même visite le monastère et pousse la faveur jusqu'à prendre l'abbaye en main, en 792, sous le titre de Pastor Murbacensis, le berger de Murbach : le roi des Francs, qui n'est pas encore empereur, inscrit parmi ses titres celui de pasteur d'un vallon vosgien. Les possessions s'égrènent du Palatinat à la Suisse — Sundgau, Brisgau, Argovie, Ajoie, Montbéliard — jusqu'à cette petite ville au bord d'un lac des Quatre-Cantons qui s'appelle Lucerne et qui appartient aux moines de Murbach.
La communauté elle-même grandit à proportion : quatre-vingts moines à l'apogée carolingien, et un registre de 885 fait ce compte — trois cent quatre-vingt-dix-sept moines seraient morts dans ces murs depuis la fondation, en à peine plus d'un siècle et demi. Des générations entières d'hommes venus, comme disait une charte, « de diverses provinces », vivre et mourir entre l'étang et la forêt. Un coutumier du XIIe siècle fixera l'ordinaire de ces hommes avec une exactitude de cellérier : un pain de seigle par jour, un quart de fromage, un mets au sel et un au saindoux, deux coupes de vin — trois en été ; en Carême, deux harengs et une purée de fèves ; le saumon, aux grandes fêtes seulement.
Mais la vraie richesse est ailleurs, dans une salle où grattent les plumes. Vers 850, deux catalogues — la tradition en attribue le soin à l'abbé Iskar — recensent près de quatre cents volumes, et notent scrupuleusement les soixante-seize titres qui manquent encore : une bibliothèque qui tient sa propre liste de désirs. Soixante de ses ouvrages n'existent nulle part ailleurs au nord des Alpes. Et le plus étonnant est sa part païenne : à côté des Pères de l'Église, les moines lisent les poètes, les orateurs et les historiens de Rome — ils possèdent Vitruve, et un Lucain qu'aucun autre catalogue carolingien conservé ne recense. Alcuin, le maître d'école de l'Europe carolingienne, s'y arrête en 780 en route vers Rome ; il en gardera un souvenir qu'il confie dans une lettre, un quart de siècle plus tard : « J'ai vu et j'ai aimé la conduite exemplaire de votre louable communauté, et j'ai désiré moi-même rester parmi vous comme l'un des vôtres. » Le scriptorium produit les Annales de Murbach et, entre les lignes latines de vingt-sept hymnes, des gloses dans la langue des paysans d'alentour — les Hymnes de Murbach, l'un des plus anciens monuments du vieux haut allemand, qui dorment aujourd'hui à la Bodleian d'Oxford.
Parmi ces volumes dort un manuscrit de Lucrèce, le De rerum natura, recopié au IXe siècle.