Les échos du SilenceMagni nominis umbra
Murbach, le vallon des princes · Le récit documentaire

Le comte qui avait perdu son fils

Dix ans plus tôt, l'homme qui écoute ainsi le vent était venu dans ce même vallon enterrer son chagrin. Eberhard est comte, frère du duc d'Alsace Liutfrid, neveu de sainte Odile — le sang des Étichonides, la plus grande famille du pays, héritière des domaines fiscaux et des villae du vieux duché. Il vient de perdre son unique héritier. Toute cette puissance, ces terres qui s'étendent du Brisgau à la trouée de Belfort, et personne à qui les transmettre. Alors le comte fait ce que font les grands de ce siècle quand la lignée se brise : il la confie à Dieu.

Pour bâtir, il appelle le plus grand fondateur de monastères de son temps — et l'homme est libre, car il vient d'être chassé. Pirmin est un étranger deux fois : moine venu du Sud — de la Septimanie wisigothique, selon toute vraisemblance —, poussé sur les routes dix ans plus tôt par l'invasion musulmane, il a remonté le monde franc jusqu'au lac de Constance, où il a fondé sur une île l'abbaye de Reichenau. Mais le duc d'Alémanie Theudebald vient de l'en expulser, ob odium Karoli disent les chroniques — par haine de Charles Martel, dont Pirmin est le protégé. L'exilé cherche une terre favorable aux Carolingiens ; l'Alsace des Étichonides en est une. Une tradition ajoute que ses compagnons et lui furent d'abord repoussés à deux reprises par la population, avant qu'Eberhard ne leur ouvre ses domaines — et une autre, plus fragile encore, les montre élevant sur l'îlot de l'étang leurs premières cellules de claies d'osier et de roseaux, à la manière des moines d'Irlande.

La chronique d'Hermann Contract montre Pirmin arrivant accompagné de douze moines de Reichenau — douze, comme il se doit. Les historiens soupçonnent une réalité plus modeste : la réorganisation de la petite communauté préexistante. Le 12 juillet 727, le roi franc Thierry IV appose son sceau et accorde au monastère le privilège de l'immunité ; le 12 mai 728, l'évêque Widegern de Strasbourg y ajoute le droit d'élire librement l'abbé — l'exemption, déjà, qui fera de Murbach une maison ne relevant que de Rome et du souverain. La maison est placée sous le vocable de saint Léger, l'évêque martyr d'Autun, parent des fondateurs par les femmes, et reçoit un nom : Vivarius Peregrinorum — le vivier des pèlerins. Un certain Romanus en devient le premier abbé.

Eberhard tient parole au-delà de toute mesure. Entre 728 et 737, par une série d'actes dont la grande charte de 731 — l'un des rares originaux mérovingiens parvenus jusqu'à nous —, il dote l'abbaye de biens considérables, jusqu'à la ville de Delle et ses dépendances. Frappé de cécité, il quitte le siècle, et à sa mort, en 747, sans héritier comme il l'avait craint, il lègue tout. Pirmin, lui, ne resta pas : il partit fonder Neuwiller et Hornbach, où il mourut en 753.