Les échos du SilenceMagni nominis umbra
Murbach, le vallon des princes · Le récit documentaire

Le vallon avant les hommes de Dieu

Un voyageur de l'an 720 qui, quittant la plaine du Rhin, remonterait vers l'ouest la vallée de la Lauch, traverserait d'abord un pays d'hommes : des hameaux au pied des collines, des vignes sur les coteaux ensoleillés — on cultivait déjà la vigne autour de Bergholtz et d'Orschwihr, et l'on y vivait depuis si longtemps que les archéologues retrouveront un jour, sous la terre du village, les grandes maisons des premiers paysans du Néolithique, vieilles de six mille ans. Bergholtz avait même un nom sur parchemin : un acte de 680 le mentionne parmi les biens attachés à sainte Odile. Un pays christianisé et laborieux.

Puis, à hauteur d'une colline coiffée d'un promontoire — Buhel, la butte, le futur Buhl —, le voyageur trouverait sur sa gauche l'entrée d'un vallon annexe. Et là, tout changerait. Au débouché, un marais devenu étang, cerné de roseaux, avec un îlot au milieu ; au-delà, une gorge étroite et encaissée, où un ruisseau descend en cascades des hauteurs du Grand Ballon. Les gens du lieu, dans leur langue germanique, appelleront ce cours d'eau d'un nom qui dit tout : Morbach — le ruisseau du marais. Le fond du vallon est détrempé, hérissé de rochers, inondé à chaque fonte des neiges ; les prairies basses garderont le nom de Weihermatten, les prés de l'étang. Un rapport officiel dira encore, mille ans plus tard, que « l'air y est malsain ».

Sur les versants, une forêt comme on n'en voit plus : la hêtraie-sapinière primitive des Vosges, grands sapins blancs et hêtres colonnaires mêlés d'érables sycomores, une canopée si dense que la lumière y descend verte et tamisée, sans sous-bois ou presque — et il n'y a pas d'épicéas dans ce tableau : l'arbre qui fait aujourd'hui la silhouette des Vosges y était alors une rareté, ses forêts actuelles étant l'œuvre des planteurs des siècles récents. Dans ces bois, les bêtes que les diplômes impériaux de l'an mil énuméreront encore pour les chasses épiscopales de la région : le cerf, le chevreuil, le sanglier, l'ours — roi des animaux du haut Moyen Âge —, le castor sur les eaux, et quelque part le loup et le lynx, qu'on appelait loup-cervier. Peut-être même, dans les fourrés les plus profonds, l'un des derniers aurochs d'Occident, dont l'espèce achevait alors de disparaître des forêts franques.

Une tradition — rien de plus, mais elle est belle et plausible — veut que ce désert n'ait pas été tout à fait vide : des ermites venus d'Irlande ou d'Écosse, disciples lointains de saint Colomban, se seraient établis dès le siècle précédent près de Bergholtz, en un lieu qui en garda le nom de Bergholtzzell — la cellule du bois de la montagne —, puis au bord de l'étang. Ni charte ni fouille ne les confirme ; seule la mémoire des moines de Murbach, couchée par écrit bien des siècles après, les fait exister. Mais qu'ils aient été là ou non, le décor était planté : un pays habité en bas, un vallon vide au-dessus, et un étang entre les deux.