Prologue
Il existe, en Haute-Alsace, des lieux qui ne se livrent pas d'un seul regard. On croit connaître la province pour ses vignes rangées au cordeau, ses villages aux façades peintes, ses clochers posés comme des repères dans la lumière du Rhin ; puis la route quitte la plaine, remonte la vallée de Guebwiller, dépasse Buhl, et soudain l'Alsace change de visage. Elle se resserre, se tait, devient montagneuse et secrète. Une bifurcation s'enfonce vers la gauche : c'est là que commence le vallon de Murbach.
À mesure que l'on avance, le monde ordinaire paraît se refermer derrière soi. Les maisons se font plus rares, les pentes se rapprochent, les forêts descendent jusqu'au bord du chemin. Ce n'est plus l'Alsace des larges horizons, mais celle des replis vosgiens, des combes humides, des sources rapides et des versants où la lumière se fragmente entre les branches. Au-dessus, quelque part vers les hautes chaumes, le Grand Ballon domine toute la contrée ; en bas, le ruisseau de Murbach cherche sa voie vers la Lauch, comme s'il portait encore dans son nom la mémoire des eaux anciennes, des marais et des étangs disparus.
Le vallon n'est pas vaste. Il n'a rien des grands théâtres de l'histoire, rien des plaines où s'affrontent les armées ni des capitales où se décident les royaumes. Pourtant, il possède cette gravité particulière des lieux retirés qui semblent avoir gardé, mieux que d'autres, la trace de ce qui les a traversés. Les hêtres, les sapins, les chênes et les châtaigniers y composent une enceinte vivante. L'air y devient plus frais, presque immobile. Aux saisons sombres, les brumes s'y attardent ; aux beaux jours, le vert des pentes enveloppe les pierres d'une douceur profonde.
C'est au cœur de ce repli que se dressent encore les deux tours et, devant elles, à la place de la nef, le cimetière du village. Elles ne surgissent pas avec l'assurance orgueilleuse d'une cathédrale de ville ; elles apparaissent plutôt comme une présence survivante, arrêtée au milieu du silence. En automne, lorsque le soleil descend derrière les crêtes, la lumière ne vient plus les toucher qu'au zénith : alors seulement, elle nimbe le grès rose d'une pâle clarté, presque céleste, comme le dernier reflet d'une gloire évanouie. Le reste du jour, la montagne les garde dans une ombre tendre, et l'on comprend que ce lieu ait pu attirer les hommes qui cherchaient à fuir le fracas du siècle.
Car il faut imaginer Murbach avant Murbach : avant les pierres romanes, avant les abbés princes, avant les chartes scellées par les rois et les empereurs. Il faut imaginer un vallon plus sauvage encore, un fond humide hérissé de rochers, les eaux lentes d'un étang, le bruit du ruisseau sur les pierres, les pas des bêtes dans les bois, et, au débouché de la montagne, la plaine alsacienne déjà cultivée, déjà habitée, déjà tournée vers le Rhin. Le lieu tient tout entier dans ce voisinage : au débouché, le monde des hommes, des routes et des villages ; au fond, un refuge étroit, presque caché.
Qui pourrait deviner, devant cette paix, qu'il contemple les ultimes vestiges de l'une des plus puissantes abbayes de l'ancien Saint-Empire ? Qui songerait que ce vallon discret, perdu entre Guebwiller, Buhl et les pentes du Grand Ballon, fut jadis un foyer de prière, de savoir, de pouvoir et de légende ? Ici passèrent des moines, des comtes, des rois, des copistes, des princes, des soldats et des paysans en révolte. Ici le chagrin d'un père devint une fondation, et le silence une bibliothèque. Tout a commencé par une route qui se détourne de la vallée, et par deux tours de grès rose au fond d'un vallon d'Alsace.