Ce qui demeure
Allez-y un matin d'été, et entrez. Le sarcophage des sept moines de l'an 926 et le gisant du comte Eberhard s'y font face à travers les siècles — le fondateur et les martyrs, le chagrin et le prix du sang, les deux pierres angulaires de toute l'histoire. Ressortez ensuite et faites le tour : le chien et l'âne musiciens jouent encore leur concert de pierre, le lion du portail sud tire toujours la langue, et deux contreforts du XIXe siècle retiennent des voûtes que la nef ne soutient plus — l'édifice, classé dès 1841 parmi les premiers monuments historiques de France, fut restauré sous le Second Empire par Émile Boeswillwald. Sur son éperon, la ruine du Hugstein veille encore l'entrée du vallon.
Onze siècles tiennent dans ce vallon : un marais qui donna son nom à un ruisseau, un père sans fils, sept martyrs, une bibliothèque de quatre cents volumes, un titre de prince accordé en Terre sainte, Lucerne vendue aux Habsbourg, Dracula copié au scriptorium, Lucrèce et Velleius Paterculus rendus au monde, et une nef démolie pour un rêve jamais construit. Il a suffi d'un ruisseau, d'un chagrin et de mille ans.