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Murbach, le vallon des princes · Le carnet de recherche

Saint-Corneille, la chapelle de l'éperon

Enquête sur une ruine du Corneliberg

Au-dessus du vallon de Murbach, sur un petit éperon rocheux du versant nord, quelques arases de murs affleurent sous les feuilles. Rien ne les signale au promeneur. Cette page expose pourquoi ces pierres sont, très probablement, ce qui reste de la chapelle Saint-Corneille, l'un des plus anciens sanctuaires du vallon — et ce qu'il faudrait encore pour en être sûr.

Étage de preuve. L'existence de la chapelle sur le Corneliberg, son histoire et sa démolition sont attestées par les textes. L'identification de la ruine de l'éperon avec cette chapelle est, à ce jour, une inférence forte : plusieurs indices indépendants convergent, aucun ne la prouve à lui seul.

Une chapelle que les textes connaissent bien

Saint Corneille, pape et martyr du IIIe siècle, figure au martyrologe de Murbach dès le IXe siècle ; son culte fut sans doute introduit par l'abbé Herbert (762-774) au retour de Rome (Gava). La chapelle qui portait son nom passait, selon Gatrio, pour la plus ancienne du vallon : la tradition des annales dominicaines de Colmar y voyait le lieu où les moines de Murbach « s'établirent d'abord ». Le jour de la Sainte-Catherine 1284, son toit s'effondra ; la note latine qui le rapporte situe la chapelle « au-dessus du vivier, près de Murbach » (supra vivarium quod est prope Morbacum).

Les actes la suivent ensuite de siècle en siècle (Gava ; Gatrio) :

  • 27 mai 1335 : la décision capitulaire qui partage les revenus réserve à la chapelle quatre quartauts de seigle et huit mesures de vin rouge — sa première mention dans un acte ;
  • 8 décembre 1513 : la chapellenie est abolie, ses revenus incorporés à la prévôté ;
  • 1670 : le curé de Saint-Sixte y plante un vignoble de douze Schatz, « comme tiré du rocher » — le Corneliwein ;
  • 4 mai 1738 : après une épizootie qui a tué quarante bêtes du troupeau abbatial, procession à la chapelle Saint-Corneille, puis à Lorette ;
  • après 1764 : la démolition de toutes les chapelles du vallon, sauf Lorette, est décidée ; Saint-Corneille est démolie vers 1771, ses trois autels transférés à l'église paroissiale ;
  • 1895 : Gatrio la dit « rasée au niveau du sol ».

En 1953-1954, J. Gava en décrit encore l'emplacement : « juché sur un petit éperon rocheux, lorsque l'on suit le sentier qui de la chapelle de Lorette conduit dans le vallon de l'Eckelsbach, à un endroit où le chemin oblique brusquement en angle droit vers le fond de l'Eckelsbach ». Il y signale des fondations « passablement étendues », et une base de colonnette gothique octogonale portant le lévrier de Murbach, exhumée vers 1913 et déposée au musée de Saint-Amarin.

La ruine de l'éperon

Le relief LIDAR de l'IGN (LiDAR HD, consultable sur le Géoportail) montre sur cet éperon une plateforme rectangulaire aux angles nets, d'environ 18 × 12 mètres, dont le grand axe court à peu près d'est en ouest. Le sentier venu de l'ouest, du côté de Lorette, y aboutit ; un talus courbe enveloppe l'éperon ; des lignes parallèles sur le versant évoquent des terrasses — celles du vignoble de 1670, peut-être.

Sur le terrain, la structure bâtie est nettement plus petite que la plateforme. Une chapelle sur sa terrasse, avec un parvis, un enclos ou un cimetière, ou bien une chapelle et sa maison, s'accorderaient avec ce plan. Le gabarit exclut en revanche une tour de flanquement.

Relief LiDAR HD de l'IGN, détail : la plateforme de l'éperon (cerclée), au bout du sentier venu de l'ouest, et le talus courbe qui l'enveloppe. Cadrage volontairement resserré.
Relief LiDAR HD de l'IGN, détail : la plateforme de l'éperon (cerclée), au bout du sentier venu de l'ouest, et le talus courbe qui l'enveloppe. Cadrage volontairement resserré.IGN, LiDAR HD, consulté sur le Géoportail.

Cinq indices qui convergent

  1. La carte de Cassini (seconde moitié du XVIIIe siècle) figure une chapelle « S. Corneille » à l'est de l'abbaye, du côté de l'approche, au même endroit que la ruine par rapport au relief et aux cours d'eau dessinés.
  2. Le cadastre de 1823 nomme « Carniliberg » — forme dialectale probable de Corneliberg, le mont de Corneille — les parcelles 99 à 104 du versant où se trouve la ruine.
  3. Le texte de 1284 place la chapelle « au-dessus du vivier » ; or Gatrio situe l'étang des pèlerins « près de Buhl », vers l'entrée du vallon, que l'éperon domine.
  4. Le chemin : le sentier qui atteint l'éperon part de la chapelle de Lorette, où s'achevait la procession du 4 mai 1738 — et Gava décrit exactement ce sentier, ce coude et cet éperon.
  5. La plateforme elle-même, orientée d'est en ouest comme une église, et dont l'axe, à en juger sur place, ne tient pas à la forme du rocher.
Carte de Cassini, seconde moitié du XVIIIe siècle, détail : « Murbach B. », les deux églises de « St. Sexe » et, à l'est, les chapelles « Ste Catherine » et « S. Corneille ».
Carte de Cassini, seconde moitié du XVIIIe siècle, détail : « Murbach B. », les deux églises de « St. Sexe » et, à l'est, les chapelles « Ste Catherine » et « S. Corneille ».Carte de Cassini, exemplaire colorié, IGN, Géoportail.
Cadastre napoléonien de Murbach, section B dite Geisthall, première feuille (1823) : à droite, vers l'Egersbach, le lieu-dit « Carniliberg ».
Cadastre napoléonien de Murbach, section B dite Geisthall, première feuille (1823) : à droite, vers l'Egersbach, le lieu-dit « Carniliberg ».Archives d'Alsace, site de Colmar, FRAD68 3P414.

Ce qui manque pour conclure

  • Les états de sections du cadastre de 1823 (Archives d'Alsace, FRAD68 3P414, en ligne) : la nature portée pour les parcelles 99 à 104 — vigne, masure, chapelle ruinée — peut clore la question à elle seule.
  • Un examen de l'arase : la forme de son bord est (une abside trahirait un sanctuaire), la présence de mortier de chaux, de pierres taillées ou moulurées dans l'éboulis.
  • L'avis du Service régional de l'archéologie, auquel le site doit être signalé.
  • La colonnette au lévrier, déposée au musée de Saint-Amarin selon Gava : un examen de son décor et de sa provenance.

Tant que ces vérifications manquent, une lecture concurrente n'est pas écartée : celle d'une tour d'enceinte au bout de sa courtine.

Une précaution

Les coordonnées exactes du site ne sont pas publiées ici. La ruine est un vestige archéologique : toute fouille, tout sondage et toute prospection au détecteur de métaux y sont interdits sans autorisation de l'État (Code du patrimoine).

Sources principales : André Gatrio, Die Abtei Murbach im Elsass, 1895, vol. 1, p. 179 et 482, vol. 2, p. 597 et 641 ; J. Gava, « Le pape saint Corneille, sa chapelle et son pèlerinage à Murbach », Annuaire de la Société d'histoire des régions de Thann-Guebwiller, 1953-1954, p. 60-74 ; carte de Cassini ; cadastre napoléonien de Murbach (1823-1825) ; relief LiDAR HD de l'IGN.

Les ouvrages cités sont réunis dans la bibliographie du dossier, et le récit historique en donne le cadre.